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Pèlerinage chez l'Archange
 
 
MONT SAINT MICHEL : Guide de voyage gratuit

Reportage de tourisme

"Pèlerinage chez l’Archange"
Traversée de la baie du Mont Saint Michel
Toute l’année, à la manière des pèlerins du moyen-âge, s’effectue des traversées de la baie du Mont Saint Michel. Ce sont sept kilomètres conduisant au superbe et monumental monastère bénédictin. Avec l’assistance d’un guide, s’ouvre une opportunité originale de comprendre l’histoire, et la biodiversité de cette magnifique baie.

Arrivés aux pieds des dunes du village de Genets, au lieu dit le « Bec d’Andaine », les quelques dizaines de personnes se préparant à traverser la baie du Mont Saint Michel se déchaussent. Nous sommes ici sur la terre de Normandie, dans le Cotentin. Comme les pèlerins du 8ème au 18ème siècle, des touristes s’apprêtent à parcourir, pieds nus dans le sable, les sept derniers kilomètres du réseau européen des « Chemins du Paradis » conduisant à l’abbaye du Mont Saint Michel. En 708, au cours de trois apparitions, l’Archange Michel, « Chef des Milices Célestes », demande à Aubert, Evêque d’Avranches rien de moins que de construire un sanctuaire en haut d’un mont escarpé et inaccessible : le mont Tombe. Celui-ci devenu par la suite le Mont Saint Michel dédié à la dévotion de l’Archange. C’est le début d’une longue tradition de pèlerinages et de constructions incessantes toujours plus resplendissantes. A pieds, ou pour les plus riches à cheval, vêtus de leur pèlerine (vêtement sans manches muni d’un capuchon), équipés de leur bourdon (bâton de pèlerin), d’une besace et d’une calebasse pour la boisson, les pèlerins convergent jusqu'à la côte pour achever la dernière étape de leur voyage.

Cette ultime partie, probablement la plus fascinante car jadis achevant un long voyage et dévoilant toute la magie envoûtante du Mont, n’est pourtant pas la moins périlleuse. Il faut encore affronter les dangers de la nature. Malgré sa fascinante beauté, la baie cache de nombreux écueils : les sables mouvants, les marées successives, les forts courants des rivières, le bouillard... Aujourd’hui comme hier, c’est accompagné d’un guide que s’effectue la traversée. C’est aussi une exceptionnelle alternative pour parvenir au Mont Saint Michel et tout particulièrement pendant l’été, loin de la foule. Cela permet de mieux comprendre l’histoire du lieu et d’être en contact direct avec la grande diversité de l’écosystème de la baie.

ETENDUE IMMENSE AUX REFLETS D’ARGENTS

Après quelques minutes de marche, une étendue immense aux reflets d’argent partiellement asséchée fait face aux randonneurs. La mer s’est retirée tôt le matin, vidant la baie de ses eaux et ouvrant ainsi la voie vers le Mont. Au loin, on aperçoit posé sur une « île rocher » de 80 mètres de hauteur, les bâtiments colossaux de l’abbaye dominant la grève. On imagine aisément le summum de l’émotion ressenti au moyen âge, par les voyageurs devant cette forte symbolique. « Le Mont Saint-Michel est à la mer ce que Kheops est au désert », dira Victor Hugo après sa visite.

« Deux rivières se jettent dans l’est de la baie, la Sée et la Sélune : première rivière à saumon de France » lance Patrick Desgué, guide biologiste depuis 13 ans dans la baie. Passionné de nature, il crée en 2001 avec d’autres guides : « Chemins de la Baie du Mont Saint Michel ». Une structure spécifique aux traversées et à la découverte de cet espace naturel. « J’aurais aimé vivre à l’époque des pèlerins, pour connaître l’instant magique de l’arrivée. » ajoute t-il. Tout au long de l’année, il effectue des sorties, aussi bien avec des touristes qu’avec des groupes scolaires, pour découvrir ce milieu naturel. Son souhait serait d’amplifier davantage les promenades d’observation, par exemple les observations ornithologiques. Il y a tant à voir : canards tadornes, oies, sarcelles, bécassines, faucons, aigrettes, goélands,…etc. Une première pause sur la zone des herbus appelée aussi pré-salé, lui permet d’expliquer les particularités des espèces végétales halophiles (vivant sur des sols riches en sel) propre au terrain. La salicorne, surnommée cornichon ou haricot de mer, c’est une plante comestible commercialisée sur les côtes de l’Atlantique et de la Manche. Il y a également la puccinellie maritime, « Cette espèce sera fatale aux célèbres moutons du pré-salé, imprégnée de sel, elle donne toute sa saveur à la viande »  précise Patrick. Chaque année, reparties chez une cinquantaine d’éleveurs, 16.000 brebis donnent naissance à 12.000 agneaux.

Au moyen-âge, les pèlerinages se font seul ou en groupe, il s’agit d’un engagement spirituel fort. Le pèlerin vient au Mont pour toucher et vénérer les reliques des Saints. Ce peut être encore pour remercier d’une faveur ou obtenir une guérison. Ainsi après avoir affronté les difficultés du voyage et échappé aux pièges de la  baie, le pèlerin obtient la protection et la grâce de Dieu.

A LA VITESSE D’UN CHEVAL AU GALOP

La baie du Mont Saint Michel couvre une superficie de 500 km2, délimitée par la ville bretonne de Cancale et par la ville normande de Granville. Espace protégé, elle est inscrite par l’Unesco en 1979 sur la liste du Patrimoine Mondial. C’est un véritable havre de paix et une place de nidification pour les oiseaux migrateurs. Ils y trouvent une nourriture abondante. C’est aussi le lieu des plus grandes marées du monde avec une amplitude de 15 mètres, provoquant un mascaret de 50 cm (vague provoquée lors de la montée de la mer). Un mini raz de marée en quelque sorte. « La mer remonte à la vitesse d’un cheval au galop » dit-on ici. C’est d’ailleurs un danger permanent et invisible aux yeux non-avertis. Des incidents, parfois dramatiques, s’y produisent fréquemment. A proximité, un pompier en vigie est prêt à déclencher l’intervention de l’hélicoptère de Granville : des randonneurs s’aventurent un peu trop loin sans guide. Ils seraient piégés par les crues des rivières et balayés par les très forts courants lors de la marée montante. En pareil cas, les pèlerins ne pouvaient s’en remettre qu’à l’Archange. Ils n’avaient sûrement pas la chance, tel la providence, de voir voler à leur secours un oiseau de fer venu du ciel.

DERNIER PECHEUR A PIED

Plus loin, un long filet droit, tendu par des pieux est posé verticalement. C’est celui d’Hubert Célestin, dernier pêcheur à pied autorisé et professionnel de la baie. La pêche à pied a été pendant de nombreuses années une activité économique et culturelle très importante dans les villages de Dragey, Genets, Vains,… mais hélas cette tradition séculaire est quasiment éteinte. Les projets de développement de la région sont plus portés vers le secteur tertiaire comme le tourisme, générateur de profits substantiels au préjudice de métiers traditionnels. Il n’y pas non plus de jeune pour reprendre la suite.
Fils de marin et lui-même ancien marin de haute mer à la retraite, Hubert possédait son chalutier. Tout comme ses compatriotes du 16ème au 18ème siècle, sa profession l’a conduit jusqu’au « Nouveau Monde » à Terre Neuve au Canada. Au premier abord, c’est un personnage au caractère trempé, forgé par la vie rude et difficile de son activité. Les mers et océans n’ont pas la réputation d’être tendre avec les hommes. Mais très vite, on sent au ton de sa voix profonde, une véritable générosité, celle des marins au grand cœur, toujours prêt à porter assistance.

LE PROBLEME CE SONT LES BRACONNIERS

« Le problème ce sont les braconniers, il n’y a aucun contrôle des permis de pêche » souligne t-il. Aujourd’hui, sa passion l’empêche de « raccrocher », dans ses filets il attrape du mulet ou du bar. C’est aussi pour lui un complément de revenu. Mais la concurrence déloyale des pêcheurs non autorisés, le désavantage. « Le permis de pêche me coûte 5.000 euros par an. Il me faut déclarer le détail précis de ma pêche tous les mois à la mairie ». Des démarches administratives trop lourdes ne semblent pas non plus encourager de nouvelles demandes de permis. A cela s’ajoute la protection des espèces : « … il y a une interdiction de pêcher le saumon, si j’en attrape, je reçois une amende », précise Hubert.
A la Maison de la Baie de Vains-Saint-Léonard, structure chargée avec ses quatre établissements de faire découvrir les richesses naturelles du site, on fait part de la lourde procédure administrative pour la pêche à pied. Ainsi que les interdictions touchant certaines espèces. Cette Maison de la Baie, établie dans une ancienne ferme traditionnelle, est remarquablement intéressante. La visite permet de saisir les relations étroites entre la faune et la flore du site. On y comprend aussi l’ostréiculture et la mytiliculture (activité récente, deuxième moitié du 20ème siècle). Mais aussi de nombreux métiers disparus comme celui de Coquetière réservé aux femmes. A l’aide d’un grattoir, elles ramassaient sur les grèves par tout temps et des heures durant, les coques à marée basse. Ou encore la production très lucrative de sel ayant prit fin au 19ème. Largement utilisé pour la conservation des aliments le sel était fortement taxé par la gabelle au 18ème siècle sous l’ancien Régime. A proximité de là, depuis la pointe du Groin, on admire un des plus beaux panoramas bucoliques sur le Mont Saint Michel.

DE L’EAU JUSQU'A MI-CUISSES

Pendant ce temps, ayant traversé la tangue (sable très fin et vaseux, mélangé aux coquillages brisés, utilisé comme fertilisant), et donc parvenu au cœur de baie, sur les grèves, le guide Patrick arrête son groupe. Ne voulant prendre aucun risque, il s’avance seul vers la Sée, traverse la rivière, l’eau jusqu'à mi-cuisses. Sur l’autre rive, il fait signe de suivre sa trace : la voie est sûre. Les traversées de rivières sont particulièrement des zones à risque. Sans expérience, on peut brutalement y être absorbé jusqu'à la taille et y être piégé par des sables mouvants. A quelques dizaines de mètres de là et à l’identique, l’opération se répète, cette fois c’est la Sélune que l’on passe. Le franchissement quotidien de la baie, permet aux guides d’établir leurs repères grâce à l’observation avertie de l’écoulement des rivières. Ainsi ils évitent les zones dangereuses où le terrain est plus meuble. Tout à coup, une masse sombre contraste sur le sable clair : un phoque veau-marin, nonchalant, prend son bain de soleil quotidien. Une population d’une dizaine de membres s’est installée dans la baie.

GUILLAUME DUC DE NORMANDIE

A mi-chemin vers le Mont Saint Michel, se dresse l’îlot du Mont Tombelaine. Occupé par les anglais durant près de 30 ans pendant la guerre sporadique de cent ans (1337-1453), Tombelaine était le centre névralgique de l’état de siège et de la conquête du Mont Saint Michel. Cette stratégie resta inefficace, le Mont résista à toutes les attaques et fut le symbole de la lutte contre les anglais. Au temps des pèlerinages, Tombelaine fut aussi une étape de prière. Les moines y avaient élevé une chapelle. Durant toute la période de guerre, les pèlerins n’ont cessé d’affluer. De toutes les légendes se rattachant à la baie, l’une d’elles est relative au rocher de Tombelaine. Il est dit qu’une jeune fille du nom d’Hélène ou Elaine était tombée amoureuse d’un soldat : Montgommeri. Ce dernier, parti au coté de Guillaume Duc de Normandie, conquérir l’Angleterre, fut tué au cours de la bataille d’Hasting (1066). La mort de Montgommeri plongea Hélène dans les abysses du désespoir. Elle se laissa alors mourir sur l’île qui devint de ce fait sa tombe. Par dérives successives : le tombeau d’Hélène, Tombe Hélène,… Tombelaine.

Plus tard, quasiment arrivé au terme de la traversée sur les bords du fleuve du Couesnon, le groupe de randonneurs entame une danse frénétique autour du guide. Il s’agit de mettre en évidence le phénomène des sables mouvants. Tous se mettent à sautiller sur la croûte de sable. Après quelques secondes la magie opère, la surface devient souple et finalement presque fluide, les jambes sont englouties rapidement dans cette boue saturée d’eau. Ce jeu ravit autant les enfants que les adultes. Les ondes de chocs successives ont provoqué un mélange des couches inférieures de sable avec l’eau et réduit fortement la capacité de résistance du sol.

LES NORMANDS ET LES BRETONS

Le Couesnon, se jetant au pied du Mont Saint Michel, est un fleuve étroitement surveillé depuis des siècles. D’une part, il a marqué la frontière entre le Duché de Bretagne et celui de Normandie. Et d’autre part, il est au cœur d’une discorde quotidienne et éternelle entre les Normands et les Bretons : selon son humeur le fleuve s’écoule à droite ou gauche du rocher, déclenchant alors entre les deux parties, une querelle et la revendication de la propriété exclusive du Mont.
Loin des constructions romanes et gothiques de l’abbaye, un nouveau projet gigantesque mobilise la région. Il s’agit de faire face au phénomène d’ensablement continuel, menaçant la beauté extraordinaire de la baie et de rendre l’insularité historique au célèbre rocher. L’idée consiste à remplacer la digue de béton actuelle par un pont passerelle plus élégant. Cela permettra au Couesnon, par un système astucieux d’énergie hydraulique, de repousser naturellement les dépôts réguliers de sédiments. Bâti sur  des simulations en laboratoire, l’efficacité du système ne sera vérifié en réel qu’à la fin des travaux en 2010.

HONORER LES RELIQUES DES SAINTS

Après 7 km de marche, les randonneurs achèvent cette traversée fantastique au pied du rocher et de la majestueuse abbaye. Au moyen-âge, les pèlerins bénéficiaient du devoir de charité rendu par les monastères. Ils étaient accueillis et restaient parfois jusqu'à trois jours, logés et nourris dans l’abbaye. Ce qui leur permettait d’accomplir les rituels religieux, d’honorer les reliques des Saints et de déposer des offrandes. Après quoi, ils reprenaient la route du retour, ayant au préalable fait l’acquisition de la coquille protectrice de Saint Michel, preuve du pèlerinage accompli.

Dans la soirée, cette fois sur le mont Tombelaine, d’autres randonneurs se laisseront piégés et encerclés par la marée. Ainsi l’espace de quelques heures, ils deviendront les habitants insulaires de ce lieu insolite et rêveront d’épopées fantastiques.

Les photos du reportage sur l'abbaye du Mont Saint Michel :


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