"Le Chemin de l’Inca" De Cusco à la cité perdue de Machu Picchu Le royaume des Incas s’étend sur les plus hauts sommets de la cordillère des Andes. Des milliers de kilomètres de sentiers tracent les voies de communication de cet ancien état. C’est au Pérou, par une longue randonnée de quatre jours, que l'on parcourt la partie la plus célèbre de ces sentiers : le Chemin de l’Inca menant à la cité perdue de Machu Picchu.
Les cloches de la cathédrale de Cuzco viennent d’annoncer les 7 heures du matin. C’est un jour particulier pour les randonneurs s’apprêtant à effectuer la longue marche du célèbre Chemin de l’Inca. Probablement l’une des plus magiques qui soit. Au terme de quatre jours d’excursion, ils découvriront le joyau du royaume disparu : la cité de Machu Picchu.
Le centre ville est paisible. Le vrombissement des moteurs automobiles n’a pas encore pris possession de la place d’armes. Les premiers faisceaux horizontaux du soleil balayent les façades et réchauffent les visages des aventuriers qui patientent avant le départ. Avant même d’avoir entrepris cette mythique marche, l’émotion est déjà forte. Un regard circulaire, les yeux levés vers le ciel, suffit à s’émerveiller du lieu. Les montagnes verdoyantes encerclant Cusco (signifiant nombril du monde en Quechua, langue du peuple Inca), protègent la ville tel un écrin capitonné. Glissant le long de ce relief, le regard est maintenant piqué par l’un des nombreux clochers des églises de la ville. L’évangélisation catholique des espagnols est parvenue jusqu’aux plus hautes altitudes de la Cordillère des Andes. Encore alourdie par ce réveil à l’aurore, la tête s’abaisse naturellement pour admirer les somptueuses façades des bâtiments de style ibérique. Colonnades, arcades et balcons mêlent gracieusement la pierre et le bois. Disséminé çà et là, se dressent les vestiges de murs Inca, âgés de près de 1000 ans. Une solidité exceptionnelle est assurée par l’assemblage de pierres aux multiples arêtes. Dans les rues, les premiers marchands prennent place, la vente d’artisanat, de textiles multicolores, ou de collations assurera le maigre revenu de la journée.
Le gouvernement péruvien a décidé de réglementer l’accès
Depuis le 1er janvier 2001, le gouvernement péruvien a décidé de réglementer l’accès au chemin de l’Inca. Il faut protéger le site de la détérioration et de l’excès d’affluence. Il s’agit aussi de ne pas passer à coté d’une source importante de profit. C’est donc principalement de Cusco que se prépare cette aventure physique et culturelle. La réservation est obligatoire auprès de l’une des nombreuses agences (prévoir 4 à 6 semaines de délai de juin à septembre). Le service inclus : guide, cuisinier, porteurs, droits de passage et d’entrée aux différents sites et les repas pour 4 jours. Ainsi, allégés d’environ 200 $ pour la participation aux quatre jours que compte l’aventure, ce qui n’est pas négligeable lors de la chasse aux grammes superflus du rutilant sac à dos, nous voilà donc prêts pour le voyage. Le bus est quasiment complet. En son sein, presque autant de porteurs que de randonneurs. L’atmosphère est plutôt à la détente et à la connaissance de ses compagnons d’aventure. Des interrogations sont présentes. Car au delà des sommets à gravir, s’ajoute une difficulté de taille. Indépendante de toute condition physique : la résistance à la raréfaction de l’oxygène en haute altitude est en-soi une épreuve. Une acclimatation de quelques jours aux 3400m de la ville de Cusco permettra se s’assurer de son adaptation.
Les montagnes andines… de grandes insolentes
Après deux heures de bus, le village d’Ollantaytambo est franchi. Il faut acquérir le bâton de marche auprès des jeunes vendeurs, une façon de les encourager. Ces visages cuivrés, au large sourire, partagent leur temps entre les études à Cusco et la contribution au revenu familial. Nous voilà donc les deux pieds au sol.
Aussitôt le sac adossé, un frisson d’émotion parcours le corps des pieds à la tête comme un éclair. La rencontre avec l’histoire Inca va maintenant réellement commencer. Les montagnes andines telles de grandes insolentes, nous défient de leurs hautes cimes. Elles rient des hommes qui défilent depuis la civilisation Inca au bas de leur robe blanche et verte.
La puissance du royaume Inca, le Tahuantinsuyu
La légende est née entre les 11ème et 12ème siècles. Manco Capa et Mama Oclo sont envoyés en mission par leur père : l’Inti (le Soleil en Quechua). Parti du lac Titicaca, ils marchent tous deux jusqu’au site de Cusco où ils s’y établissent. Ils ont la responsabilité d’éduquer les peuples tribaux de ces montagnes, d’enseigner la culture du sol, l’élevage, le tissage, la construction... La puissance du royaume Inca : le Tahuantinsuyu (signifiant les quatre régions unies), c’est la faculté à dominer, organiser et administrer ces montagnes et les ethnies indépendantes qui les peuplent. Royaume qu’ils étendent au rythme des 12 Incas qui se succèdent, de Manco Capac à Huascar. Pour effacer une contre-vérité, Atahualpa ne fut jamais un Inca. Jaloux de son frère Huascar, le dernier Inca, il déclenche une guerre civile contre celui-ci et usurpe le titre d’Inca. Le royaume est alors fragilisé. Concours de malchance, c’est à ce moment que pénètrent les conquistadors espagnols. En 1532, Pizarro et ses hommes sonnent le glas du Tahuantinsuyu. Les nombreux actes de résistance qui suivront n’auront pas raison de l’envahisseur établi.
Ce célèbre chemin de l’Inca, conduisant à Machu Picchu, n’est qu’une infime partie des sentiers existant. En réalité, des milliers de kilomètres de chemins tissent le réseau de communication du royaume. Deux voies principales et parallèles s’étendent de l’Equateur au cœur du Chili, traversant le centre névralgique qu’est Cusco.
Le rythme cardiaque s’accélère. Les premières montées sollicitent déjà fortement les muscles des jambes. Quatre jours et 42 kms, c’est le défi à relever pour découvrir la cité perdue par la voie royale. Les marcheurs les plus avertis distancent le groupe. La pause déjeuner resserrera la troupe. En contre bas, il est possible d’admirer la Vallée Sacrée creusée par l’écoulement du fleuve Urubamba. Un micro climat, chaud et humide, y est propice à la culture. Des champs de quinoa (plante d’Amérique du sud) et de maïs s’étendent le long des contours du fleuve. C’est un peu un oasis au milieu de la rugosité de cet environnement.
Vingt kilos sur le dos
Sur les parois abruptes des sommets, les paysans taillent d’immenses escaliers comme leurs ont appris leurs ancêtres. Ces terrasses forment de grandes surfaces planes facilitant les cultures. Le relief est très escarpé. La lumière du jour est tamisée à l’approche de la nuit, les derniers rayons de soleil couvrent d’or les neiges éternelles des cimes des montagnes. Le spectacle naturel est envoûtant. Le lieu de campement nocturne atteint, la température chute rapidement. Un jeune péruvien, s’effondre quasiment d’épuisement, c’est sa première excursion en tant que porteur. Il vient de la côte pacifique et n’est pas accoutumé aux hautes altitudes de son pays. Le travail est très dur pour eux. Vingt kilos sur le dos, ils transportent à l’intérieur d’une manta (couverture traditionnelle servant de sac à dos) nouée autour des épaules, tout le matériel logistique pour assurer le confort des randonneurs. Les randonneurs, eux, ne se soucient que de la dizaine de kilos dans leur confortable sac à dos. La prouesse de l’exploit des porteurs est à souligner. Systématiquement durant tout le trajet, ils rattrapent le groupe, puis le devancent pour toujours arriver les premiers aux différents lieux de campement. Leur mission : préparer les repas, établir le campement, monter les tentes pour une dizaine de personnes. Après cela, ils se surpassent encore. Avec l’aide du cuisinier ils préparent à manger et assurent un service digne d’un restaurant. Nous sommes à chaque fois impressionnés. La nuit, ils dorment à même le sol avec pour couverture, la manta servant de sac de transport la journée.
Il faut dire que plus de la moitié de la population du Pérou est sous le seuil de pauvreté. Cet emploi saisonnier, quoique très dur, permet de générer un maigre revenu. Pour d’autres, souhaitant connaitre les vestiges de leurs ancêtres et ne pouvant se permettre la dépense exorbitante de cette aventure, c’est l’unique possibilité.
Sur les 200 dollars environ que chaque randonneur verse, 50 $ vont au gouvernement péruvien pour l’entrée du site de Machu Picchu et les droits de passage du sentier, il y a ensuite 36 $ pour le retour en train de Machu Picchu à Cusco, le reste, sera reparti pour l’agence, le bus, le guide, les repas et finalement les porteurs.
Les pics abrupts, les terrasses planes
Tout au long du parcours, les visites des sites archéologiques permettent de retrouver son souffle. Les forteresses ou anciennes cités de Runkurakay, Sayacmarka, Phuyupatamarka, Wiñaywayna, Pilcopata,... offrent une image concrète de la civilisation Inca. Répartis aux points stratégiques, à flanc de montagne, ou aux rives du fleuve les emplacements ne doivent rien au hasard. Ils contrôlent et protègent le cœur du royaume : la ville de Cusco, le lieu de résidence de l’Inca la plus haute autorité de cet état militaire. Quelque soit l’édifice, les constructions de pierres sont homogènes. Les parois des murs, larges à la base, deviennent plus étroites vers le haut. Cette technique atteint son principal objectif : résister aux tremblements de terre. Des ouvertures trapézoïdales laissent pénétrer la lumière dans les espaces couverts de toits de chaume, et permettent aussi de résister à d’éventuels assaillants. A son apogée, 200,000 hommes composèrent la force armée du royaume. Un bel instrument de conquêtes.
Sur les pics abrupts, les terrasses planes facilitent une agriculture de subsistance. Les marches de pierres taillées permettent de passer aisément de l’un à l’autre des multiples niveaux de ces constructions.
Extraire avec force l’oxygène
Face à moi, culmine à 4,200m le col le plus haut du parcours : Warmihuañusca. C’est le défi. Trop tard pour remettre en cause ma capacité et pas question que je rebrousse chemin. Il me faut emboîter le pas des autres membres du groupe. La respiration s’accélère, mes poumons se gonflent et se vident plus rapidement que je le souhaite. Il leur faut déployer d’avantage d’énergie pour extraire avec force l’oxygène qui se fait rare au fur et à mesure que nous gagnons vers le ciel. Les semelles deviennent lourdes. Je ne sais pour quelle raison mon sac à dos est plus pesant à chacun de mes pas. Devant moi, deux équipiers décrochent, dominés par la difficulté ils reprennent leur souffle avant de poursuivre. C’est finalement par de nombreuses pauses, que j’atteins le spectacle : jusqu’à l’horizon, ce n’est que montagnes, pics, vallées, falaises... Les nuages paraissent danser la ronde autour de ces géants terrestres. C’est au milieu de ce paysage que se cache la cité de Machu Picchu. Toujours invisible, on l’imagine, on l’espère, on la devine. Parfois même on pense en vain l’apercevoir. Il fallu attendre 1911 pour que se révèle au monde cette incroyable merveille.
Machu Picchu rayonne un jour de plus
Le dernier camp est à quelques heures de marche de la cité perdue. L’ambiante chaleur humide indique que nous sommes redescendus des sommets. L’organisme, lui, est reconnaissant. Les 2,600m d’altitude à laquelle nous nous trouvons maintenant, annoncent une excellente nuit de repos.
Dès 4 heures du matin, dans la profonde obscurité, il faut rapidement avaler un petit déjeuner et poursuivre notre chemin. Engourdis, les muscles des jambes se réveillent lentement. Il ne s’agit pas de manquer l’apothéose de cette aventure. Il faut atteindre en deux heures, la Puerta del Sol. C’est à ce moment que le rideau blanc de brume se soulève, permettant au soleil, avec ses bras longilignes, de caresser la cité. Machu Picchu rayonne un jour de plus devant les yeux éblouis des randonneurs.
Les porteurs, eux, ont depuis longtemps bifurqués pour rejoindre la station de train. Ils doivent, sans attendre, rentrer à Cusco pour préparer la prochaine marche. Comme condamnés depuis la chute du royaume de leurs ancêtres, il ne leur est pas permis d’assister à la beauté indescriptible de ce spectacle.
Les photos du reportage sur le chemin de l'inca à Machu Pichu au Pérou :
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